Dès la naissance, la dépendance

«J’ai un petit cadeau pour vous », c’est ainsi que ma pharmacienne m’a accueilli, il y a quelques jours, dans son officine. J’habite dans une petite ville de l’Ariège et elle avait appris que j’étais devenu l’heureux père d’un petit garçon appelé Ludovic. Très gentiment, elle me tendait un petit sac destiné à la maman et à notre nourrisson.


Qu’y avait-il dans ce sac ? Deux biberons, une tétine physiologique et un petit livret d’explications… Vous vous doutez bien que j’ai pris le soin de parcourir de long en large ce livret offert par la marque Dodie – avec l’efficace complicité des pharmaciens – à toutes les jeunes mamans de France et de Navarre. Une demi-page seulement y est consacrée aux bienfaits de l’allaitement maternel, bravo… Mais les vingt autres pages ne sont qu’une longue apologie du sevrage et du lait maternisé, dosé scientifiquement… accompagnée d’un long descriptif des avantages de chaque biberon. Le lobby laitier n’a plus le droit de distribuer ses échantillons dans les hôpitaux, mais il a trouvé une autre technique pour recruter ses clients au berceau.
Dans ce petit livret, il y aurait eu, pourtant, tant de choses à dire. Des choses simples et parlantes : le lait maternel est toujours prêt, à la bonne température, stérile, gratuit et le téton est la plus physiologique des tétines. Des vérités oubliées : le lait maternel est adapté aux besoins spécifiques du bébé d’homme et le lait de vache correspond aux besoins… du veau. Des données médicales irréfutables : les premiers mois, l’estomac, le tube digestif, les reins du bébé ne sont pas tout à fait finis et il est risqué de surmener le petit organisme avec une substance trop riche. Des recommandations sanitaires : un bébé qui n’est pas allaité est plus sensible aux allergies et aux infections… Je n’ai rien lu de tout cela.
On aurait pu même aller plus loin et apprendre aux mamans que l’ortie est une alliée précieuse car elle améliore la qualité du lait. Qu’un régime alimentaire comprenant des lentilles aiderait à réduire le temps de récupération de la maman et qu’en prenant du fenouil, elle éviterait à l’enfant qu’elle nourrit au sein, les inflammations intestinales si courantes les premiers mois. Et qu’une infusion de galega est un excellent galactogène. Mais, le fabricant de tétines et de biberons qui nous fait ce cadeau n’y a pas pensé… Comme c’est étrange.
L’allaitement est un acte naturel, tout comme l’accouchement, mais on est peu à peu parvenu à nous faire croire que nous ne pourrions jamais nous débrouiller seuls sans l’aide de la médecine et de son attirail.
Cette dépendance à la « science » qui s’installe dès nos premières secondes de vie et s’inscrit profondément dans nos modes de pensée, nous suivra jusqu’à la fin de nos jours si nous n’y prenons garde. L’écrivain Roland Bacri, spécialiste des aphorismes cinglants, a dit un jour qu’il était « un objecteur de science-con ». Je fais partie du même club. Et vous ?