Opération mains propres

«Va te laver les mains avant de passer à table ! »

Combien de fois ai-je entendu cette phrase dans mon enfance ? À l’époque, la propreté était surtout une forme d’éducation et, a contrario, la saleté n’avait pas le caractère redoutable qu’elle a aujourd’hui. Mais le monde change et désormais nous sommes persuadés que la saleté regorge de petites bêtes malfaisantes : des bactéries, des acariens, des germes, des virus, des moisissures, des allergènes… Ce qui relevait des conventions sociales a basculé dans le camp de la médecine.

Du coup nous astiquons, nous désinfectons, nous stérilisons… La publicité nous invite d’ailleurs à nous doter d’un arsenal d’armes surpuissantes qui protégeront notre intérieur et nos enfants de la souillure : des décapants ultra-corrosifs, des savons antiseptiques, des lessives détergentes, des lingettes antibactériennes, des aérosols antiacariens, des peintures antimicrobiennes… Et surtout, lavons-nous les mains, cinq à six fois par jour, au moins ! Nous vivons dans une véritable bulle sanitaire, dans un nuage antibiotique.

Chez l’homme moderne, cette manie de la propreté, n’est pas loin d’être une obsession car elle conditionne aussi beaucoup de ses actes quotidiens. C’est à cause d’elle que nous choisissons les tomates bien rondes, bien nettes et calibrées que l’on vend dans les supermarchés, c’est elle qui nous pousse à préférer les aliments raffinés et bien blancs (sucre, sel et farine) aux aliments complets. C’est elle, enfin, qui fait que l’on hésite à fréquenter les transports en commun et, plus généralement, à nous méfier du contact de nos semblables.

Nous croyons ainsi nous protéger. Or c’est tout le contraire qui se produit car le génocide bactérien n’épargne pas les micro-organismes qui vivent en symbiose avec nous et nous protègent. Seuls les super-microbes, les plus agressifs, sont armés pour résister à notre folie de nettoyage. Les gastro à répétition, les asthmes récidivants, les allergies saisonnières et, la plupart des problèmes de santé dus
à un dérèglement du système immunitaire trouvent leur source dans cette obsession de la propreté.

Le pire est que nous appliquons implacablement nos préceptes à nos enfants, dès le berceau. On sait pourtant qu’un bébé doit être exposé aux germes et aux poussières durant sa première année (tout spécialement lorsqu’il est protégé par le lait maternel) afin de développer les anticorps nécessaires à la lutte contre les infections plus tard dans sa vie. C’est ainsi que nous devrions le protéger.

Bien sûr, cela ne ferait pas l’affaire de nos fabricants de savons et de produits ménagers, mais faut-il les plaindre ? On vient d’apprendre que les plus importants d’entre eux (Colgate, Procter & Gamble, Johnson, Henkel, Reckitt…) se sont mis d’accord secrètement pour augmenter leurs prix sans se faire concurrence. C’est du propre !