Résistance bactérienne : le seuil d’alerte est atteint

Environ 30 % des produits d’hygiène contiennent maintenant des agents antibactériens. Tout laisse penser que, comme les antibiotiques, ces produits contribuent à aggraver dramatiquement le phénomène de résistance bactérienne. Le docteur Stuart Levy, chercheur à l’université de Boston (USA), à la tête d’une alliance internationale de spécialistes de la lutte contre les bactéries résistantes, tire la sonnette d’alarme.

Le docteur Stuart Levy est directeur de l’APUA (Alliance for the Prudent Use of Antibiotics). Il est actuellement considéré comme le leader mondial de la recherche sur la résistance des bactéries et a publié ses recherches dans de nombreuses revues scientifiques prestigieuses.
Depuis 1981, cet organisme travaille en collaboration avec des scientifiques de plus de cent pays sur le phénomène de la résistance bactérienne. Véritable autorité internationale en la matière, il est consulté tant par l’Organisation mondiale de la santé, que par la Food and Drug Administration ou les ministères de la Santé des pays collaborant à ses recherches. Dans la liste des pays membres de l’alliance, on peut noter une grande absente : la France.


Interview
 

Quel est l’état des lieux actuel du problème de la résistance des bactéries ?

Dr Stuart Levy : Le problème de la résistance des bactéries concerne aussi bien le public que les chercheurs. Il y a dix ans encore, seules quelques bactéries commençaient à montrer des signes de résistance à quelques antibiotiques. Il s’agissait de bactéries communes comme : Enteroccoci, Escherichia coli ou Staphylococci. Mais en une décennie, le phénomène a pris des proportions très alarmantes. Les bactéries concernées sont de plus en plus nombreuses, elles sont résistantes à la totalité des antibiotiques et leur virulence a été décuplée. Il est maintenant hélas courant de recenser des cas d’infection à bactéries résistantes qui entraînent la mort des patients.

Le phénomène de résistance trouvera-t-il une solution dans l’invention de nouveaux antibiotiques ?

Peut-être, peut-être pas. Le problème de la résistance bactérienne, notamment du staphylocoque doré, est maintenant un problème majeur aux États-Unis et en Europe. Ces organismes ne sont pas seulement résistants à la méthaciline (le plus puissant des antibiotiques), mais aussi à ceux de nouvelles générations pour lesquelles des cas de résistance ont déjà été signalés.

D’où vient la résistance ?

La résistance des bactéries émerge à l’occasion de la mutation des souches bactériennes. Elles deviennent résistantes lorsqu’elles ne sont plus reconnues par les antibiotiques. Les bactéries acquièrent des traits de résistance par un transfert de matériel génétique en provenance d’autres bactéries déjà résistantes. La résistance apparaît suite à une exposition des bactéries à des antibiotiques ou des antibactériens qui ne les tuent pas mais ne font que les « agresser ». Se sentant menacées, les bactéries tentent de survivre en mutant leur matériel génétique.

Y a-t-il des gestes ou des attitudes qui contribuent à rendre les bactéries résistantes ?

Il y en a de nombreux : l’emploi abusif des antibiotiques dans l’agriculture et l’élevage ; la prescription inconsidérée d’antibiotiques aux humains ; l’arrêt de la prise d’antibiotiques avant la fin du traitement ; l’accès, dans certains pays, aux antibiotiques sans prescription. On peut ajouter l’utilisation de savons ou produits d’hygiènes antibactériens contenant par exemple du triclosan, qui semble également contribuer au phénomène. Le recul par rapport à l’utilisation des antibactériens est encore faible mais tout le laisse penser.

Si les bactéries n’étaient pas exposées aux mauvais usages des antibiotiques ou antibactériens, elles n’auraient aucune raison de devenir résistantes. Chaque utilisation déraisonnable favorise l’acquisition d’une résistance. Lorsque l’on sait que la moitié des prescriptions d’antibiotiques est injustifiée et incorrecte, on peut mieux se rendre compte combien leur usage courant contribue gravement à l’élévation du niveau de résistance des bactéries à travers le monde.

Quelles sont les pistes à suivre pour trouver une solution à ce problème ?

Tout d’abord, la première mesure à prendre est d’améliorer le mode de consommation des antibiotiques en le rendant de moins en moins anarchique. Par ailleurs, nous travaillons à la création de nouveaux antibiotiques qui, administrés correctement, ne puissent pas favoriser les mécanismes de résistance tels que nous les connaissons actuellement.
D’autres solutions sérieuses sont à l’étude, comme mettre l’accent sur la prévention et le terrain, et non plus sur l’éradication de la bactérie.

En quoi consistent ces mesures de prévention ?

Il ne s’agit pas que de prévention mais aussi de traitement. Des études cliniques montrent que la prise de probiotiques (Lactobacillus fermentum) peut prévenir la formation des abcès dus à une infection par un staphylocoque doré. L’utilisation de bactéries lactiques est une nouvelle stratégie de lutte qui vise à rendre les bactéries résistantes moins virulentes, voire non infectieuses. Il existe donc déjà des solutions, mais il faut les mettre en place car on peut estimer statistiquement qu’il y a déjà aujourd’hui un million de chances de plus d’être contaminé par une bactérie résistante qu’il y a dix ans.