Balances ou héros ?

 

C’est vrai qu’on finira par le savoir. Néanmoins, ça ne fait pas de mal de le lire. Savoir quoi ? Lire quoi ? Savoir précisément, documents à l’appui, comment procèdent les laboratoires pharmaceutiques pour qu’au mépris des patients, des lois, de l’éthique – donc de ce minimum de respect pour la vie –, ils puissent rentabiliser confortablement leurs molécules. Nous avons reçu dernièrement une succession de livres analysant et dénonçant les pratiques des laboratoires pharmaceutiques. Aux enquêtes menées par des journalistes d’investigation – habituelles, dirons-nous –, se sont ajoutés – fait plus rare – des livres d’insiders, de ces gens de l’intérieur qui, après des années passées à travailler scrupuleusement à améliorer le chiffre d’affaires de leur employeur, balancent tout.
 
Par exemple Gwen Olsen, ancienne visiteuse médicale pour des géants tels que Johnson & Johnson, Bristol-Myers Squibb ou Abbott, confesse en 250 pages toutes les méthodes des laboratoires pour vendre des psychotropes. Elle explique son geste par le fait qu’en 2004, sa nièce s’est suicidée à l’âge de 20 ans, en s’immolant par le feu, pour mettre « fin au supplice qu’était devenue son existence soumise aux effets indésirables des médicaments qui lui avaient été prescrits ».
 
Que dire de Bernard Dalbergue, interviewé dans notre dernier numéro ? Lui aussi balance tout au bout de vingt  ans aux services des labos. De l’argent, une vie confortable, des techniques de manipulation bien huilées pour séduire les KOL (les key opinion leaders, les leaders d’opinion clés) des centres hospitaliers afin qu’ils défendent ses médicaments à lui, voilà le quotidien de notre beau Dr Dalbergue. Il  a le malheur, un jour, de relayer à ses supérieurs le dysfonctionnement d’un médicament. On appelle ça la pharmacovigilance. Cet excès de zèle lui a valu son licenciement.
 
Ces deux cas sont intéressants à plusieurs égards. D’abord, que se serait-il passé si ces deux cadres de Big Pharma n’avaient été frappés directement par la violence des effets délétères des médicaments ou des pratiques des laboratoires ? Ils seraient certainement en train de sillonner les routes pour visiter, manipuler, tout mettre en œuvre pour vendre leurs pilules miracles. Ensuite, quel statut accorder à nos deux cadres ? Délateurs ou lanceurs d’alerte ? Balances ou héros ? La question se pose d’autant plus dans le cas de Dalbergue, puisqu’en le rencontrant, alors que nous venions tout juste d’ouvrir le micro de notre magnéto, il nous confiait goguenard que des chasseurs de têtes de laboratoires tel qu’Eli Lilly l’avaient déjà contacté.
 
Reste que leurs informations sont précieuses car elles nous éclairent sur un univers impitoyable où la fin justifie les moyens (le profit et la rentabilité au détriment de la santé) et où toute contestation, aussi justifiée soit-elle, est tuée dans l’œuf. L’inconvénient c’est que vous finissez déjà par le savoir, depuis le temps que nous le disons, et que même si ça ne fait pas de mal de le lire, documents à l’appui, une lassitude pesante nous rend blasés et insensibles.